Séance // Paris Secret @ L’Etrange festival

Cette année, l’Etrange festival réitère son invitation : un an après Jaloux comme un tigre, film fou de Darry Cowl présenté par Christophe Bier et moi-même, c’est cette fois Paris Secret de Édouard Logereau qui va être visible sur les écrans. Quoi ? Qui ?

Voilà cinq ans et demi que je cherche à exhumer ce méconnu et mystérieux Paris Secret perdu au sein du riche catalogue Gaumont. Méconnu car aujourd’hui totalement invisible et mystérieux car appartenant à ce genre très particulier qu’est le mondo, certainement l’un des pans les plus transgressifs – et donc fascinants et passionnants – du cinéma d’exploitation. La recette est simple, mise en place par Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi en 1962 dans leur film Mondo Cane : une série de saynètes montrants toute une série d’images chocs des quatre coins du monde, en couleur et sans filtre, agrémentées d’un commentaire critique et narquois sur ce que nous découvrons : abattoirs, rites exotiques, accidents de la route, animaux agonisants…

Véritable dénonciation des dérives de son époque, cet objet va connaître une certaine visibilité à sa sortie, non seulement en étant sélectionné au festival de Cannes, mais aussi en déplaçant les foules pressées de découvrir ce spectacle. Ajoutez à cela un coût de production très faible, et il n’en fallait pas plus pour voir se multiplier les œuvre de ce genre. Il y aura les copies plus ou moins officielles (par exemple La Femme à travers le monde ou Mondo cane 2, des mêmes Jacopetti et Prosperi), et bien évidemment les autres. Citons par exemple les Il mondo di notte numero 3, Il pelo nel mondo, Mondo nudo, Mondo infame… Les thématiques géolocalisées, secrètes, choquantes ou interdites fleurissent également : Shocking Asia, Africa nuda, Africa violenta, Primitive London, Questa è l’America

Bien évidemment, la France n’est pas en reste. Parmi les titres produits chez nous, il y a donc Paris Secret, premier long-métrage de Édouard Logereau, qui sortira avant son unique fiction pour le grand écran (La Louve solitaire, adapté du roman éponyme de Albert Sainte-Aube). Avant il ne signe qu’une série de documentaires (près de deux décennies tout de même), et ensuite il se tournera vers le petit écran.

Totalement dans les standards du genre, c’est un Paris interlope, composé de forains, de concours de dragueurs, de noyée dans la Seine, de spectacles érotiques, d’abattoirs, de prostituées, d’abeilles, de sous-marins et de hérissons (!!!). Quelques particularités à ce produit calibré au générique : le commentaire, composante importante du genre (souvent d’une hypocrisie totale dans le mondo, dénonçant et condamnant le spectacle qu’il nous offre) est assuré par Romain Bouteille et Henri Garcin. Par ailleurs, la musique est signée du talentueux Alain Goraguer, merveilleux compositeur de La Planète sauvage.

Précisons aussi la présence présumée de Jacques Doillon au montage, bien que son nom n’apparaisse pas au générique, de Roland Pontoizeau (Le Testament d’Orphée) à la photographie mais encore et surtout celle de ce fou furieux de Jean Louis Van Belle, réalisateur aussi toqué que ses films, et qui réalisera dans la foulée Paris Interdit, autre fleuron du mondo.

Sorti en 1965, certainement aidé par un bouche à oreille suite à des problèmes de censure (attribués aux séquences de prostitution), Paris Secret est distribué chez nous et y remporte un certain succès, mais également à l’international.

Un demi-siècle plus tard, à l’instar de la grande majorité des oeuvres du genre, le film demeure invisible. Le cinéma n’en veut plus (le mondo meurt avec l’arrivée d’Internet, qui prend le relai), la télévision n’en veut pas, et le marché du DVD, hormis quelques exceptions, s’en désintéresse. Un salut salvateur viendra de quelques éditions, à l’instar de celle de Mondo cane et de sa suite chez feu Neo Publishing, du travail fait par Blue Underground en import, ou encore l’exploitation miraculeuse de Paris Interdit de Van Belle à Lyon (Hallucinations collectives), Paris (Séance bis à la Cinémathèque) suivie d’une édition chez Mondo Macabro. A quelques exceptions prêtes (Ce Monde interdit, Sex & Perestroïka dans des éditions pour fonds de bacs à solde), c’est tout.

C’est peu, mais précisons ausi que l’opus magnus en la matière est certainement Reflets dans un œil mort : Mondo movies et films de cannibales, ouvrage écrit par Maxime Lachaud et Sébastien Gayraud, sorti en 2010 mais aujourd’hui épuisé. Une rééédition serait néanmoins dans les tuyaux pour une sortie prévue dans les prochains mois…

Revenons encore à Paris Secret. Lors de mon arrivée chez Gaumont Vidéo, je découvre que le film, au gré des rachats de catalogues, a rejoint celui déjà conséquent de la firme à la Marguerite. Aucun matériel de visionnage n’existant, il faudrait donc chercher du matériel vidéo, mais celui-ci n’existe pas. En effet, comme on s’en doute après son passage en salles, le film comme beaucoup du genre ne fut pas exploité à la télévision ni même en vidéo. Aucune raison d’en tirer une copie vidéo.

Après une recherche plus poussée, nous découvrons quatre versions d’exploitation en 35mm, malheureusement inexploitables pour une sortie vidéo, car trop endommagées. L’affaire se corsait. Il fallut donc repartir des négatifs originaux, ce qui est délicat et plus complexe. Une expertise rapide montre que celui-ci commençait à lui aussi se détériorer, avec l’apparition de champignons.

Un scan 2K a été réalisé par les équipes de GP Archives, agrémenté d’un étalonnage et d’un dépoussiérage. La copie restaurée est somptueuse, le film est sauvé, et sera de nouveau visible dans quelques semaines au Forum des images, dans le cadre de l’Etrange festival. Une séance qui prendra certainement comme il se doit des atours d’attraction de foire, choquante et outrancière, décadente et aujourd’hui inconcevable. Mais c’est une page d’histoire, car comme beaucoup de films du genre, Paris Secret cristallise toutes les peurs, dérives et obsessions de son époque. Paris Secret, c’est l’anthologie des tabous d’il y a un demi-siècle, que nous découvrons les yeux écarquillés, et qui nous fait dire que décidément, ça n’était pas mieux avant.

Un DVD sortira en fin d’année au sein de la collection Gaumont Vidéo. Par ailleurs, un DCP est désormais disponible pour les salles de bon (mauvais) goût.


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